Deux villes, un même nom, une histoire qui traverse l'Atlantique. En juillet 2025, Pointe-Noire en Guadeloupe et Pointe-Noire en République du Congo ont signé un accord d'amitié et de coopération. Un rapprochement qui dépasse les relations institutionnelles pour ouvrir un nouveau chapitre dans les liens entre l'Afrique et la Caraïbe.
Il y a des rencontres qui prennent tout leur sens lorsqu'on regarde dans le rétroviseur de l'Histoire. Celle entre Pointe-Noire, commune de Guadeloupe, et Pointe-Noire, ville portuaire de la République du Congo, en fait partie.
Séparées par des milliers de kilomètres d'océan Atlantique, les deux villes partagent aujourd'hui bien plus qu'un nom. Elles sont désormais liées par un accord d'amitié et de coopération signé le 4 juillet 2025, à Pointe-Noire, au Congo, par leurs maires respectifs, Camille Élisabeth et Évelyne Tchitchelle.
Derrière cette signature se dessine une ambition : construire des passerelles entre les populations, valoriser les patrimoines culturels et historiques et renouer des liens entre deux territoires dont l'histoire est profondément marquée par la traite négrière transatlantique.
Un rapprochement qui se construit depuis plusieurs années
L'idée d'un jumelage entre les deux communes n'est pas nouvelle. En Guadeloupe, le conseil municipal de Pointe-Noire avait déjà évoqué cette perspective quelques années auparavant.
Le 30 mars 2022, sous l'impulsion du maire Camille Élisabeth, le conseil municipal adopte à l'unanimité un accord de principe en faveur de ce rapprochement. La municipalité souhaite alors développer des échanges dans plusieurs domaines : culture, sport, tourisme, environnement, action sociale et économie.
Trois ans plus tard, le projet prend une dimension officielle avec la signature de l'accord de coopération au Congo.
Cette initiative entend notamment favoriser les échanges scolaires, associatifs et institutionnels, tout en encourageant les projets économiques, culturels et patrimoniaux entre les deux collectivités.
La baie de Loango, un territoire au cœur de la mémoire
Pour comprendre la portée symbolique de ce jumelage, il faut s'intéresser à l'histoire de la baie de Loango, située dans l'actuel département du Kouilou, à proximité de Pointe-Noire, au Congo.
Ce territoire constitue l'un des lieux majeurs de l'histoire de la traite négrière en Afrique centrale. La région a notamment été traversée par des routes de déportation empruntées par des milliers d'Africains contraints de quitter leur terre pour être réduits en esclavage et déportés vers les Amériques et les Caraïbes.
La piste des caravanes, qui reliait l'intérieur des terres à la côte, témoigne encore de cette histoire douloureuse.
Pour les populations afrodescendantes des Antilles, ce rapprochement représente donc une occasion de questionner leurs origines, de mieux comprendre les parcours de leurs ancêtres et de renouer avec une partie de leur histoire africaine.
Lors de leur déplacement au Congo en juillet 2025, les représentants guadeloupéens ont notamment pu découvrir la baie de Loango et la piste des caravanes.
L'enjeu est aussi celui de la transmission : faire connaître cette histoire aux nouvelles générations et donner une place plus importante aux mémoires africaines dans la construction des identités afro-caribéennes.
Octobre 2026 : les deux villes célèbrent leur rapprochement en Guadeloupe
Du 26 octobre au 3 novembre 2026, une délégation congolaise conduite par Louis Gabriel Missatou, premier vice-maire de Pointe-Noire, s'est rendue en Guadeloupe dans le cadre de ce partenariat.
Accueillie par Camille Élisabeth, la délégation a participé à plusieurs rencontres institutionnelles et culturelles.
Le 27 octobre, une veillée culturelle organisée à Pointe-Noire a notamment marqué les célébrations de ce jumelage. Danses traditionnelles, chants, percussions, gwo ka et animations carnavalesques ont rythmé cette rencontre placée sous le signe du partage.
La musique a occupé une place particulière dans ces retrouvailles. Les sonorités des tambours guadeloupéens ont fait écho aux traditions musicales congolaises, rappelant les circulations culturelles qui ont marqué l'histoire des populations africaines et afrodescendantes.
Le terme créole « Liyannaj », qui évoque l'alliance et la mise en relation, a parfaitement résumé l'esprit de cette rencontre.
Au-delà de la célébration, les échanges ont permis de préciser les ambitions du partenariat, notamment autour de la jeunesse, de l'éducation, de la culture et du tourisme mémoriel.
Des projets pour transformer la mémoire en actions concrètes
Si l'histoire constitue le socle de ce rapprochement, les deux municipalités souhaitent également inscrire leur coopération dans le présent et dans l'avenir.
Parmi les pistes évoquées figurent la mise en relation d'établissements scolaires, l'organisation d'échanges culturels et sportifs, la valorisation des savoir-faire artisanaux ainsi que le développement de projets économiques et touristiques.
Le tourisme mémoriel représente également un axe important. L'objectif serait notamment de permettre aux jeunes Guadeloupéens de découvrir les territoires liés à l'histoire de leurs ancêtres, en particulier la baie de Loango.
Du côté congolais, un projet de mémorial consacré à l'histoire de la traite négrière est en cours dans cette région. Son inauguration est annoncée par les représentants congolais avant la fin de l'année 2027.
Les discussions ont également porté sur une proposition de loi relative à la reconnaissance historique de la traite négrière transatlantique et à l'accès à la nationalité congolaise pour les Afrodescendants. Ce projet législatif constitue une autre illustration des réflexions engagées autour de la mémoire et des liens entre l'Afrique et ses diasporas.
Au-delà d'un jumelage, une invitation à repenser les liens entre l'Afrique et la Caraïbe
Ce rapprochement entre les deux Pointe-Noire soulève une question essentielle : comment renouer durablement les liens entre les territoires africains et caribéens ?
Pendant longtemps, les relations entre l'Afrique et les Antilles ont été marquées par une histoire de déportation, de rupture et de dispersion des populations. Aujourd'hui, de nombreuses initiatives cherchent à reconstruire ces passerelles à travers la culture, l'éducation, la recherche historique et les échanges économiques.
Le jumelage entre les deux villes s'inscrit dans cette dynamique.
Mais sa réussite dépendra désormais de sa capacité à dépasser les cérémonies officielles pour donner naissance à des projets concrets, accessibles aux habitants et particulièrement aux jeunes générations.
Car renouer avec ses racines ne consiste pas uniquement à regarder vers le passé. C'est aussi se donner les moyens de construire un avenir commun.
Entre Pointe-Noire de Guadeloupe et Pointe-Noire du Congo, l'Atlantique ne sera peut-être plus seulement le symbole d'une séparation. Il pourrait devenir un espace de rencontres, de transmission et de nouvelles solidarités afro-caribéennes.

